Histoires de papier

Le papier est avant tout l’histoire d’une passion, née il y a 43 ans. C'est en 1972 que j'ai eu mon premier contact avec la matière du papier artistique ; c'était en Californie chez un artiste connu. Je me remémore très distinctement ce moment où il sorti d’une boîte de minuscules fragments de papiers qu’il avait fabriqués de façon très artisanale : ouates broyées dans un mixer de cuisine. De ces bouts de presque rien se dégageait une préciosité et une beauté qui m’ont émue. J'avais voulu, après avoir réussi ma maturité à Genève, faire un voyage d'une année aux USA afin de m'ouvrir au monde. J'étais loin de présager l'impact qu'aurait la rencontre avec les travaux papier de l'artiste Dominic di Mare.

 

De retour sur sol helvétique, j'ai suivi les cours des Beaux-Arts. C'est en dernière année de formation que j'ai repensé aux petits papiers californiens !  La voix du papier avait mis trois ans pour parvenir jusqu’à moi. Elle ne m’a plus quitté depuis. Etait-ce l’image des mains aux doigts puissants de cet artiste saisissant ses créations de papier qui s’imprima si fortement en moi ? Ou cette alchimie du tissu transformé en pulpe, puis en feuille ? Comme le support papier que j'employais pour mes dessins m'intéressait j'ai décidé d'essayer de fabriquer mon propre papier : entreprise qui ne s'avéra pas si simple! L'achat d'un mixer de cuisine m'aida à broyer des bouts de chiffons et c'est cette transformation qui m'interpella profondément. Ce fut le début  d'une véritable quête artistique qui se poursuit encore aujourd’hui.

 

Le chiffon, drap ou habit a déjà subi une transformation afin d'être tissé puis porté. A la fin de son existence, lorsqu'il est trop usé pour être utilisé, on l'amenait dans des moulins afin qu'il soit broyé pour en faire des feuilles de papier. Le chiffon renaissait sous une autre forme. Cette deuxième vie m'a touché, je l'ai mise en parallèle avec notre propre existence. Le côté philosophique de cette recherche m'a interrogée, l’alchimie de la matière en pâte à papier me captiva et j'essayai dans mes premières œuvres de fixer cet instant éphémère, passage entre deux substances.

Le papier étant le symbole de toute civilisation et à l’origine du partage des connaissances.

 

Pour en revenir à mon broyage sommaire, après avoir soumis à rude épreuve quelques mixers, j'ai rencontré sur mon chemin une historienne du papier, Suzanne Ackerson-Addor, qui m'a présenté un livre américain sur le papier artisanal, écrit en anglais. De là débuta mon apprentissage de cette langue afin de pouvoir déchiffrer cette "bible" qui m'ouvrait de nouvelles perspectives ; d'autres personnes dans le monde étaient aussi captivées que moi par cette matière ! Et surprise à la fin du livre, je trouvai des adresses pour me fournir en matériel, entre autre la fameuse pile hollandaise inventée au XVIIIe siècle qui remplaça le moulin à papier.

J'ai pu ainsi professionnaliser ma fabrication de papier chiffon.

 

Quelques années plus tard, je me suis intéressée aux possibilités d'extraire la cellulose directement de la plante : un stage en Alsace m'a initiée à la technique de préparation des plantes pour ensuite poursuivre mes propres recherches. Depuis, c'est plus d'une centaine de plantes qui sont passées dans ma marmite ! Et mon installation dans la verte Gruyère en 1990 m'a offert toute une variété de différents végétaux.

 

Au fil du temps, j’ai fait des expériences et des découvertes, dues parfois au hasard. 

J’ai constaté qu’en laissant tremper les plantes simplement dans de l’eau que l’on brasse régulièrement, j’obtenais un papier très différent de celui dont les fibres avaient été cuites. Le soleil blanchit certaines fibres comme l’ortie ou le mûrier.

Je travaille également avec la fermentation des plantes en les laissant tremper dans l'eau quelques jours.

 

Dans mes oeuvres intervient souvent le papier japon et c'est le Japon qui fut une révélation lors d'un premier voyage en 1987 suivi de 6 autres. Le Japon, une surprise et un dépaysement complet. Je me sentais comme une analphabète : presque rien comprendre, ne plus savoir lire, ne pas pouvoir décider de ce que je fais.... comme un retour à l’enfance. Ces voyages m'ont permis d'être sans contraintes, si ce n’est celles fixées par les Japonais eux-mêmes. La découverte de ce peuple et mes rudiments de  japonais créeront du reste quelques malentendus!  Au Japon  j'ai eu la chance de rencontrer un maître papetier qui m'a beaucoup appris sur la fabrication du "washi" (papier japon). Cette technique la plus difficile qui soit (une année d'apprentissage pour faire une feuille parfaite) m'a ouvert de nombreuses possibilités au niveau de ma création personnelle. Le papier japon est obtenu en rejetant la fibre par un mouvement de vagues, tandis que le papier européen est obtenu par l’accumulation de la matière sur le tamis. Ces deux formes d'expression marquent aussi la différence entre Orient et Occident. C'est justement ces deux façons de travailler qui m'intéressent au plus haut point, utiliser tour à tour le papier japon qui reflète la lumière ou le papier chiffon qui la capte dans sa matière, tout en passant par le papier de plantes qui enrichit ma palette tel un peintre, de multiples nuances et surfaces. 

 

Mon travail artistique peut se diviser en deux parties. La première est un travail de matières, de surfaces en relief, de couches superposées telles des strates, telles 

d'anciennes mémoires. La matière du papier chiffon me permet de transcrire cet aspect de mon œuvre. Le papier support de l’écriture devient ici support du sens. Qu’est-ce que le papier, sinon une peau sur laquelle s’inscrit, fibre après fibre, le dessin du temps, image ou texture ? Les vieux murs, les vieux livres m'interpellent.La diversité des voies ouvertes par la création me rend multiple. J’aime superposer des couches, strates souvent dissimulées aux yeux, telles d’invisibles messagères apportant une signification à l’œuvre. Une pièce peut contenir quelques histoires se substituant l’une à l’autre. C’est dans cette surenchère de matières et de nuances que je me retrouve.

L’écriture me suit sur la  surface  de mes œuvres. Sans elle, mon travail serait en quête d’âme. Elle s’est imposée en même temps que la couleur. Un trop plein d’émotions, de réflexions sur l’existence, témoin de mes circonvolutions internes. Je la rends illisible pour que ces mots gardent leur discrétion.

 

À l'inverse de ce processus d’accumulation, j’alterne des travaux où le défi se joue par un allègement extrême de la plante. Il s'agit d'une recherche absolue de transparence, tentant d’associer la lumière dans l’œuvre. Grâce à un travail minutieux et délicat, je tire de certains végétaux leur substance afin de n’en retenir que le squelette, sorte de filigrane, ultime présence matérielle avant la disparition de la plante. le défi se joue dans la transparence et l’affleurement des végétaux. 

C'est l'âme des plantes qui me parle, de l'ortie à la prêle, des feuilles délicates du houx si piquant au tremble ; elles m'accompagnent sur ma route. Elles m'enseignent la force et la fragilité de tout être vivant, le respect à avoir face à ce qui nous entoure et qui ne se communique pas par le même langage.

Le lieu où se passe la création d'une oeuvre est très important pour moi; lorsque j’ouvre la porte de mon atelier, j’ai rendez-vous avec moi-même et, comme seuls compagnons: le silence et la solitude. J'oublie mon quotidien et m'approprie ce lieu. Je visite le temps de l’intérieur où, étrangement, mon esprit s’évade, parcourant des univers d’émotions. En opposant ma réalité au monde, j'y suis plus présente. Saisons de la création avec ses orages dévastateurs, ses éclaircies, ses espaces magnifiques. Moments d’amour, instants de paix, révoltes, prières. La lumière de la montagne, ses ciels changeants, le rythme des saisons que j’observe au travers de la fenêtre de mon atelier m’influencent. Le calme, le silence et la beauté  du paysage nourrissent  mon processus de création. Du haut d’un building ou dans la profondeur d’une cave, mon travail serait autre.

 

Ma route d'artiste papetier n'est pas séparée de ma propre existence, elle l'habite intérieurement constamment et me conduit à des rencontres très émouvantes. J'aimerais rendre un hommage particulier à mon maître, Torimatsu Hara qui a su me transmettre tout l'amour et la rigueur du washi. Il y a 32 ans je mettais le pied dans un atelier au Japon, dans la province de Niigata. Deux expositions m'ont conduites ensuite à Tokyo. La vie s'est écoulée et mon maître est parti en janvier 2015 me laissant orpheline. La dernière fois que je l'ai vu, il m'a dit qu'il n'avait plus rien à m'apprendre. A moi de transmettre cet art si exigeant, autant du corps que de l'âme.

 

Viviane Fontaine